Rolland, un homme universel

 

J’avais treize ans lorsque ma mère m’a offert "Jean-Christophe". Depuis l’influence de Rolland sur ma vie a été profonde. Je n’aborderai ici qu’un aspect de son oeuvre et de sa personnalité – un aspect essentiel, à savoir son universalisme. Rolland a réussi à surmonter les barrières de sa propre culture et à approcher les pensées de civilisations diverses, à accepter sans condescendence l’autre quel qu’il soit. Il a entraperçu “l’unité humaine sous quelques formes multiples qu’elle apparaisse" et accepté tous les peuples comme égaux. Ma propre vie ne m’a en quelque sorte laissé que le choix de me retenir à cette idée d’unité. Je suis en effet indienne, non francophone, ayant grandi en France depuis l’âge de trois ans et comme adulte ai vécu dans divers pays. L’oeuvre et l’exemple de Rolland sont pour moi d’autant plus importants que beaucoup des grands esprits réformateurs de l’Occident n’ont pu transcender le cadre européen. Je pense entre autres à Voltaire, Dickens, ou Russell. Malheureusement à chaque fois j’ai trouvé des pages choquantes sur les autres peuples et à chaque fois cela a été une déchirure profonde de découvrir que de tels hommes qui ont tant oeuvré et pensé pour leurs semblables et contre de multiples injustices soient si limités. Rolland a très tôt réalisé que “Nous devons prendre aujourd’hui l’humanisme dans sa pleine conception, qui embrasse toutes les forces spirituelles du monde entier".

À l’ère de la globalisation, l’esprit universel est en recul. L’espoir fort d’un rapprochement possible entre les peuples, né dans la première moitié du vingtième siècle, disparaît peu à peu. Aujourd’hui pour les Occidentaux, l’Inde est devenu Bollywood et pour les Indiens l’Occident n’est que ‘pop musique’, ‘discos’ et ‘fast food’. Durant mon enfance, il y avait un réel intérêt pour l’autre. Le public occidental voyait alors l’Inde de Satyajit Ray et les Indiens la France de Renoir. Maintenant plus aucune curiosité de part et d’autre et de moins en moins de connaissances et de compréhension – ou même de désir de compréhension – mutuelle.

Cette globalisation uniquement matérialiste dans laquelle se noient les diversités avive des peurs réelles et imaginaires de perte d’identité et les instincts tribuns dont le nationalisme refont leurs apparitions. Or dans le monde moderne et cela depuis plus d’un siècle, il faut choisir entre les “deux grandes idées : Patrie, Humanité". Notons que le nationalisme sectaire et l’amour ou l’attachement à son propre sol sont bien différents l’un de l’autre. Au contraire, afin d’approcher la pensée d’autrui sans préjugés et donc a fortiori sans garder ses propres références, une certaine compréhension et capacité d’analyse de sa propre culture sont nécessaires. Je dirai même plus pour rencontrer la pensée d’autrui et arriver à l’universel, non pas comme “tant d’esprits désaxés" qui pensent trouver superficiellement ailleurs ce qu’ils n’ont pas réussi à trouver chez eux, il faut être fortement ancré dans sa propre culture. Ceci est bien sur évident dans bien des oeuvres de Rolland. Par ailleurs, justement parce qu’il a réussi à communiquer avec tous au-delà des cultures, il parvient à transmettre aux autres une appréciation de la sienne.

En ces temps peu propices aux valeurs universelles, je tente donc de rester tant bien que mal en équilibre, entre l’Inde de Tagore, Gandhi et des Upanishad qui font intégralement partie de ma culture maternelle, et l’Europe de Rolland et de Beethoven, en me retenant à ces mains tendues par-delà l’Occident à travers le temps, et à ne pas perdre de vue l’espoir de Rolland “de bâtir un Burg de l’esprit international, sans frontières, sur les fondations de l’individualisme, libre, lucide et intrépide".

 

( Cahiers de Brèves, n° 24, 2009, p. 26)