La transformation de la science en dogme

 

Comment en est-on arrivés à un stade où des mesures arbitraires sans précédent sont justifiées au nom de l'une de nos activités les plus nobles ?

Le rapprochement entre la science et la technologie à l'époque moderne n'est pas en soi directement responsable. Ce qui est en cause est le caractère de ce rapprochement et donc de l'orientation donnée à la science européenne car il a pris forme dans une perspective de maximisation du profit. Ainsi qu'énoncé dans sa première charte, la création au 17e siècle de la Royal Society, l'ancêtre de toutes les sociétés scientifiques, avait pour objectif de "promouvoir ... les sciences naturelles et les arts utiles" et celle-ci comptait dans ses rangs d'éminents marchands sans formation scientifique ou technique. Dès le départ, la science, la technologie et le commerce ont donc été officiellement associés.

Réciproquement, la première étape du passage du capitalisme marchand au capitalisme financier a été rendue possible par la science et les mathématiques. Newton a clairement écrit à propos de Principia qu'il était autant motivé par des questions astronomiques que par des question de perfectionnements mécaniques. Parallèlement, la chimie a joué un rôle critique qui a rendu possible le rapprochement de la science et de l'industrie. Une mécanisation efficace a contribué à l'expansion des industries, l'extension des colonies, les transports civils et militaires, ainsi qu'à la croissance démographique, nécessitant de plus en plus d'énergie. Le nouveau domaine de la thermodynamique - l'étude de la conversion de la chaleur en travail - est né au début du 19e siècle, motivé par le besoin d'améliorer la machine à vapeur. L'électrodynamique, l'autre grande réalisation scientifique de l'époque, résulte autant du désir de comprendre un phénomène naturel que de la nécessité d'augmenter l'efficacité de la transformation de l'énergie cinétique en travail.

L'étude de l'électricité a contribué à un changement majeur : l'intégration de la recherche dans le cadre industriel, avec peu ou pas de lien entre la recherche et la gestion, la première étant subordonnée à la seconde. Dans le cadre de l'actionnariat anonyme, celle-ci doit sans cesse viser un maximum de profits toujours plus importants. En d'autres termes, un capitalisme où le but n'est pas seulement le profit, mais sa maximisation, était désormais en place.

L'impact sur la science dans son ensemble a été profond, même au sein des institutions académiques. Non seulement son rôle est-il devenu celui d'assurer le profit, mais elle a elle-même été transformée en une activité génératrice de richesses. Les notions de propriété intellectuelle et de brevets ont été élaborées à cette époque et ont commencé à être activement exploitées par les scientifiques. La valeur d'un travail scientifique était désormais déterminée par la quantité d'argent qu'il rapporte. Or, ce n'est pas que la science soit supérieure ou inférieure à l'argent, elle n'a aucun rapport avec l'argent. Ainsi, le choix d'un critère inapproprié a ouvert la voie à la déformation de la science.

En effet, la science, étant l'étude raisonnée basée sur l'observation reproductible et suffisamment reproduite des propriétés du monde sensible descriptibles- étude englobant les interactions avec le milieu naturel -, doit à tout moment se conformer à toutes les données connues. Elle nous avertit donc lorsque l'écart entre nos théories et la réalité devient trop important, et nous indique lorsque l'impact de nos actions sur notre environnement génère des altérations qui peuvent nous être préjudiciables, du moins dès lors que cet impact est détectable par les moyens existants. Ainsi, un système économique ne peut plus être soutenu ou justifié par la science dès lors qu'il induit des altérations démesurées. Une croissance matérielle incessante doit nécessairement s'appuyer sur des recherches avancées, générant des altérations incessantes et de plus en plus importantes de notre environnement, qui devient de moins en moins adapté à la vie humaine. Il arrive donc un moment où, pour maintenir le cap, cette recherche perd sa nature scientifique et trahit la science elle-même.

Les profits ne cessant de grimper, ce point a été franchi sans que l'on s'en aperçoive. Ainsi, la science, le contraire du dogme, - perméable à toute modification, voire à l'abandon de ses théories au vu de données ultérieures -, puissante précisément parce qu'elle reconnaît ses limites, a été déformée en un nouveau credo, le scientisme - un ensemble de principes qui se réclament de la science, mais qui n'en présentent pas les caractéristiques, en particulier qui ne reposent pas sur un raisonnement fondé sur des observations suffisamment reproduites et reproductibles. Il faut donc les prendre pour argent comptant.

Dévier de l'approche scientifique a été facilitée à cause de ses faiblesses considérables. La complexité de la nature dépasse l'entendement humain, nous obligeant à simplifier, et donc à fonder nos théories sur des approximations et des hypothèses. Nous sommes peut-être guidés par la quête de la vérité, mais nous ne pouvons jamais savoir si notre compréhension scientifique en constante évolution nous conduit vers une quelconque vérité. Ce qu'elle fait, c'est nous éloigner des contre-vérités.

Cependant, ce que Tolstoï a surnommé le christianisme d'Église, c'est à dire la version dogmatique du christianisme, a semé la confusion en mettant l'accent sur des croyances qui défient les perceptions sensorielles, notamment une résurrection considérée comme un fait et érigée en critère de définition. Accepter des contre-vérités au nom de la vérité pendant plus de mille ans a laissé des traces profondes sur la science européenne, surtout que celle-ci n'a jamais eu suffisamment l'occasion de se développer sereinement, loin des pressions religieuses ou politiques. Trop rapidement, l'éducation a été transférée de la tutelle de l'Église à celle de gouvernements centralisés.

La croyance dans les miracles divins a été remplacée par la croyance dans une science miraculeuse qui améliorerait la vie matérielle et fournirait les réponses aux questions fondamentales de la vie ; la croyance dans l'objectivité des dogmes religieux est devenue la croyance dans une science objective dont les affirmations sont indiscutables. Tous les signes contraires ont été ignorés jusqu'à ce que la mécanique quantique oblige à les prendre en compte. Cependant, le mal était déjà fait, et toute réévaluation est restée largement ignorée.

La science est une recherche de l'unité sous-jacente à la diversité et reconnaît sa propre subjectivité, tandis que le scientisme, revêtu de caractéristiques attribuées à tort à la science, cherche à uniformiser dans une vision de la vie qui n'admet aucune alternative car elle prétend refléter la vérité, et doit donc être imposée à tous. Au nom d'un christianisme déformé en dogme, le pouvoir répressif de l'Église s'est déchaîné sur des populations intimidées. Au nom de la science déformée en dogme, le pouvoir répressif de l'Etat se déchaîne aujourd'hui sur des populations terrorisées.

Tout comme les aspirations spirituelles autrefois, les aspirations scientifiques sont maintenant liées à l'argent. La recherche est totalement ancrée dans l'économie de marché. Son asservissement à l'idéal économique ou simplement au conformisme est maintenu par les politiques de financement et par une culture de récompenses initiée par un des grands industriels du complexe militaro-industriel alors naissant, Alfred Nobel, précisément lorsque contrôler la recherche est devenu essentiel.

Lorsque le contenu de la recherche est étroitement surveillé, lorsque les mots d'ordre sont compétitivité, efficacité et standardisation, lorsqu'une coterie autoproclamée se congratule, lorsque ceux qui prétendent parler au nom de la science oublient l'importance du doute, les conséquences sur la nature et la qualité de la connaissance sont évidemment très graves.

Quant aux non-initiés, tout est fait pour les intimider et leur fait comprendre que les discussions doctrinales sont affaires d'experts : de même qu'autrefois on disait que le monde spirituel ne pouvait être connu que par le clergé de l'Église romaine, de même on dit maintenant que le monde sensible ne peut être connu que par le nouveau clergé. Les édits du scientisme sont enveloppés dans le mysticisme des mathématiques, celles-ci ayant remplacé le latin comme langue des spécialistes. Ainsi, on présente le simple comme compliqué, on masque l'absence de fondements solides d'une théorie et on détourne l'attention des questions fondamentales.

Cela ne veut pas dire que la science ne se défend pas. En dépit des conséquences personnelles, lorsqu'ils vont à l'encontre de conclusions consensuelles, les véritables scientifiques, comme leurs prédécesseurs dans d'autres périodes sombres, font preuve d'une intégrité et d'un courage admirables afin de poursuivre leurs travaux.

Cependant, en ignorant systématiquement leurs avertissements et en ayant recours à des déformations flagrantes de la science pour rester sur la voie du profit incessant, on en est arrivé à un stade où les ressources ont presque atteint leurs limites et ne peuvent plus subvenir aux besoins de nouveaux profits financiers. Cela a abouti à la virtualisation non seulement de l'économie, mais aussi de plus en plus d'aspects de la vie humaine, considérée comme un immense ordinateur dont les programmes sous-jacents peuvent être transformés à volonté – une vie qui peut être fusionnée avec la machine.

Il y a toutefois une erreur fondamentale dans une virtualité fabriquée par une machine qui nie notre réalité donnée. Elle s'effondrera tôt ou tard. Dieu, s'il existe, peut ou non « jouer aux dés ». Mais en essayant de changer les principes inaltérables de la vie, en prétendant être des dieux, nous jouons certainement aux dés avec notre propre destin.

(Publié en anglais dans le Light paper, Fevrier 2021. https://thelightpaper.co.uk/issues/february-2021. Basé sur "On Science: Concepts, Cultures, and Limits”)