1. Une parenthèse sur la science

La science n'est pas une question de magie. Elle consiste en des investigations de notre monde sensible, mais pas n'importe quel type d'investigation, des investigations qui ont un minimum de fiabilité, à savoir communicables, et donc vérifiables. Ces recherches ne concernent donc que les aspects de notre monde sensible pouvant être comparés à un point de référence externe : des concepts absolus tels que la chaleur ou la hauteur ne sont pas comparables, alors que plus chaud et plus grand le sont. Leurs conclusions doivent être fondées non seulement sur l'observation, mais sur une observation reproduite et reproductible. Étant donné que les mêmes conditions ne se répètent jamais, deux observations ne sont pas des copies conformes l'une de l'autre, surtout en ce qui concerne l'expérimentation, c'est-à-dire l'observation impliquant la manipulation de la matière. En effet, deux expériences similaires peuvent différer de façon non négligeable, même lorsqu'elles sont réalisées par la même personne. Pour pallier cette faiblesse, il est important de les réaliser dans des contextes très différents pour des phénomènes très différents. Si les résultats concordent de manière suffisamment satisfaisante, on peut alors en tirer une conclusion. Plus les données sont nombreuses, variées et concordantes, plus la conclusion sera fiable. Dans le cas contraire, elle risque de servir des objectifs ambigus. Cette recherche fondamentale demande du temps. L'élaboration de théories scientifiques est un processus lent. Même pour savoir ce qu'il faut chercher, quelle expérience réaliser, il faut du temps. Il est nécessaire de se familiariser avec un large éventail de textes, non seulement avec ceux qui semblent directement pertinents ou qui suivent des lignes consensuelles.

Toute raison de s'inquiéter, toute nouvelle donnée qui ne cadre pas, devraient toujours nous amener à reconsidérer et à modifier, voire à abandonner. La science est par définition la seule approche à la connaissance intégrant le doute sur ses propres affirmations, en d'autres termes, une approche qui reconnaît que ses théories sont susceptibles d'être modifiées, voire rejetées, qu'elles sont éphémères et dans un processus constant de révision, mais d'une révision qui doit elle-même être conforme aux données disponibles. La connaissance scientifique est dans un état constant de déploiement. Pour citer Dmitri Mendeleïev, "la science ne connaît pas de vérité finale".[1]

Cela se peut que nous soyons guidés par la quête de la vérité, mais nous ne devons jamais oublier qu'en raison de ses multiples faiblesses, en raison d'une nature complexe qui dépasse la compréhension de l'esprit humain, la science n'est pas une question de vérité, ou si elle l'est, nous ne pouvons jamais savoir que c'est le cas. Notre compréhension scientifique toujours plus approfondie, nous éloigne des contre-vérités, mais ne nous rapproche probablement pas d'une quelconque vérité.

Bref, la science est l'exact opposé du dogme. Bien qu'elle soit la forme la moins fictive de la connaissance, elle est au mieux incertaine.

C'est notamment le cas pour le monde microscopique. La connaissance que nous en avons dépend entièrement d'instruments. Nous n'avons pour ainsi dire aucune représentation non filtrée pour comparer l'image qu'ils nous donnent. Il échappe en particulier à l'observation en leur l'état naturel puisqu'il ne peut être observé qu'après une préparation préalable, c'est-à-dire une adultération, d'échantillons retirés de leur environnement naturel, notamment par la teinture qui peut déformer, et depuis 2010, on sait qu'elle "modifie les mécanismes unicellulaires".[2]

Cette question ne peut plus être ignorée étant donné le recours croissant aux moyens d'observation informatisés. Outre l'introduction d'erreurs, l'étude des événements de notre espace-temps quadridimensionnel à partir de représentations symboliques unidimensionnelles ou bidimensionnelles soulève la question de la perte d'informations. Plus important encore, les ordinateurs consistent en des processus algorithmiques représentés par des 0 et des 1, et sont donc sévèrement limités par des prémisses trop simplifiées. Ils ne peuvent pas aller au-delà, ils ne peuvent pas déduire. On peut donc se demander s'ils ne peuvent détecter que ce qui correspond à nos idées préconçues. Si la vérification expérimentale indépendante de leurs découvertes comprend des résultats rendus par un autre instrument informatisée, le problème n'est pas résolu. Il est en fait aggravé par l'automatisation croissante de l'ensemble du processus d'observation, qui élimine l'observateur humain : la machine observe et interprète. Le problème s'aggrave encore lorsque l'observation est supprimée et que les conclusions sont basées sur des simulations utilisant un minimum de données empiriques. Si les données ne sont pas très réalistes ou précises, qu'en est-il des conclusions tirées et des théories formulées ?

Un autre point est particulièrement inquiétant en ce qui concerne un monde au-delà de notre perception sensorielle directe, surtout lorsque des théories sont appliquées à la vie humaine et non humaine. La science vise à obtenir des descriptions et des explications unifiées de phénomènes par ailleurs disparates, afin de dépasser les cas isolés et d'être en mesure de généraliser et de prévoir. Elle s'appuie donc sur des concepts, à savoir des constructions théoriques, qui n'ont pas été observées, qui sont indéfinissables par la science, sauf à utiliser d'autres concepts, un rendu mathématique s'apparentant à une traduction dans une autre langue, et non à une explication. C'est le cas des gènes, des atomes et des molécules, et donc de l'ADN - la molécule considérée comme porteuse de l'information génétique, et composée de longues séquences faites de bases courtes, dont de petites sections sont des gènes - et de l'ARN, une longue séquence constituée des mêmes bases, mais avec une géométrie différente, dans laquelle les instructions données par les gènes sont d'abord transcrites, et qui joue un rôle dans la formation de l'ADN. Nous n'avons aucun moyen de déterminer si ces éléments sont simplement inobservables en raison des limitations de nos sens ou s'ils sont de pures constructions de l'esprit humain. Cependant, et c'est fondamental, la solidité scientifique des concepts doit être confirmée par des effets descriptibles perceptibles, et ils doivent être remplacés par des concepts plus appropriés si l'observation raisonnée l'exige. Leur étude relèverait sinon de la métaphysique.

Il est donc particulièrement problématique de prévoir une pandémie, c'est-à-dire d'évaluer à l'avance la gravité et la propagation éventuelles d'une maladie. Nous devons nous assurer que nos études au niveau microscopique sont corroborées par des phénomènes macroscopiques : si nous attribuons des causes microscopiques à des maladies par exemple, la maladie, l'observation de son évolution et de ses propriétés à travers les symptômes cliniques, doivent refléter nos conclusions. Il est donc impératif que celles-ci soient basées sur un nombre suffisant de cas et qu'elles soient étudiées sur des périodes de temps suffisantes. Dans le cas contraire, les modèles risquent d'être irréalistes.

Il est pour le moins étonnant que l'OMS ait tiré la sonnette d'alarme aussi rapidement qu'elle l'a fait en 2020. un examen plus approfondi de la chaîne des événements est donc nécessaire. Les points suivants doivent être abordés en gardant à l'esprit la discussion ci-dessus.

(Ce qui précède est fondé sur Ray, T. and U. Ray 2020. On Science: Concepts, Cultures, and Limits. London: Routledge)

  1. Cité dans Vucinich, A. 1967. “Mendeleev’s views on science and society”. Isis 58 (3): 342–351.
  2. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2698996/