1.2 Consumérisme et Contrôle

Il fallait maintenir le cap sur la maximisation du profit. Une telle perspective génère un cercle vicieux de production incessante de produits nouveaux et toujours plus nombreux et de leur consommation. Comme déjà mentionné, les produits proprement dits n'ont pas d'importance en soi, qu'il s'agisse de bombes ou de livres. Tout est destiné à la consommation. C'est aussi pourquoi il arrive un moment où le squelette de la démocratie devient plus approprié : le consumérisme n'est pas compatible avec les besoins des autres régimes. Il implique également une mondialisation uniforme, pour trouver de nouveaux consommateurs ainsi que de nouvelles ressources matérielles. La mondialisation va de pair avec l'inévitable monopolisation provoquée par le transfert des richesses vers une coterie de plus en plus restreinte. C'est pourquoi il fallait notamment accélérer la marche vers la mondialisation. Le consumérisme implique également la prévention de toute pensée préjudiciable à l'intérêt de la maximisation du profit. Tout modèle alternatif par définition circonscrit, ce qui a pour effet d'y mettre un terme. Pour maintenir un cap nuisible à l'humanité en faisant consommer les populations pour le simple fait de consommer et pour les spolier, il était nécessaire de rendre plus efficace le contrôle et la manipulation.

Ce que le professeur Kakabatse a écrit à propos du groupe Bildeberg peut être étendu à tout groupe transnational sans comptes à rendre aux populations mondiales, mais qui ont un impact sur tous les aspects de leur vie : tout cela est "bien plus intelligent qu'une conspiration" et revient à "façonner la façon dont les gens pensent"[1] Que c'est le cas a été confirmé récemment par un article du magazine Time concernant les élections américaines de 2020, mais qui s'applique plus largement : " une cabale généreusement financée de gens puissants, représentant l'ensemble des industries et idéologies, travaillant ensemble dans les coulisses pour influencer les perceptions, changer les règles et les lois, orienter la couverture médiatique et contrôler le flux d'informations. "[2]

Dès avant la fin des années 40, le " contrôle social"[3] était devenu un sujet de recherche, et l'ingénierie sociale était venu à signifer "le principe selon lequel le gouvernement ou d'autres institutions peuvent manipuler les citoyens pour qu'ils agissent de la manière souhaitée ou adhèrent à une croyance politique donnée".[4] Atteindre des objectifs, y compris des objectifs au niveau sociétal, quels qu'ils soient, "par de petits ajustements et réajustements qui peuvent être continuellement améliorés" des institutions telles que les "systèmes éducatifs" ou la législation, comme l'a conseillé Popper, est précisément ce qui s'est produit au cours des décennies, et qui se poursuit actuellement pour apporter les changements nécessaires à la poursuite de la maximisation du profit.[5] Il est possible que la motivation de certains architectes de l'ingénierie sociale soit le bien-être de la société, mais ils ont adopté le paradigme mécaniste et n'ont pas réussi à remettre véritablement en question le cadre de la maximisation du profit dans laquelle ce bien-être ne peut avoir aucune place. Quelles que soient les motivations, toujours est-il que l'utilisation de méthodes insidieuses est en général présentée comme étant au service de l'humanité. Selon l'article du Times, il s'agit de "garantir que la démocratie ... perdure". La question fondamentale est passée sous silence : la notion même de bien-être collectif est subjective. En d'autres termes, le bien-être selon qui ? Même les meilleures intentions, lorsqu'elles sont imposées à une variété de gens aux attentes et aux caractères très différents, sont perçues comme oppressives. Lorsque l'arrière-pensée est loin d'être altruiste, toute imposition n'est rien moins que tyrannique.

Le consumérisme lui-même a dû être imposé. La télévision et le cinéma ont joué un rôle fondamental à cet égard. En proposant notamment des divertissements comme but de la vie, ils ont assuré la dépolitisation nécessaire, c'est-à-dire l'indifférence à la société et aux autres, toutes les interactions étant transformées en un produit de consommation au sein d'une société dont la santé se mesurait désormais par des critères quantitatifs tels que le PNB (produit national brut) et le PIB (produit intérieur brut) qui ne prennent en compte que la contribution au capital, à savoir uniquement les "transactions monétaires", en écartant "tout ce qui n'implique pas l'échange direct d'argent". La "dégradation de la structure sociale et de l'habitat naturel" est un gain puisque les coûts générés - sociaux, juridiques, policiers, protection, réparation, médicaux, etc. - donnent lieu à de telles transactions ; en particulier, "la criminalité ajoute des milliards au PNB".[6]

Dès lors, l'homme n'était plus une fin en soi, mais un moyen de production et de consommation, un moyen de maintenir la maximisation du profit. Tout a été façonné selon ce mode. La culture est devenue une question de production et de consommation. L'éducation est devenue assimilable à la production de pièces détachées adaptées aux formats requis, et les enseignants, comme leurs homologues de l'usine, désormais de plus en plus récompensés pour leur taux de production. L'espace pour le développement de la créativité de l'homme déconnecté du profit est devenue de plus en plus restreint.

En d'autres termes, non seulement les travailleurs, mais tous ont été petit à petit réduits à une machine, ou même simplement à un rouage de la machine en laquelle la société était d'être transformée : une technocratie sans visage représentant un État sans visage, dirigée par des administrateurs anonymes, où chacun exécute des ordres dans une sphère restreinte, sans idée ni désir de connaître sa place dans l'ensemble, ni la finalité, au sein d'une société dont les membres ont intériorisé leur dévalorisation en matière morte.

Il en est résulté une indifférence envers non seulement les autres, mais aussi envers soi-même, en d'autres termes, un isolement et une perte d'identité. Cela a conduit à son tour au conformisme - une condition sine qua non pour les produits de masse et la mondialisation. Imiter les autres est le seul moyen de survivre à toute perte de valeur intrinsèque - les autres essayant également de cacher l'insignifiance grandissante de la vie, soutenus par les intellectuels, qui pour cacher leur propre vide, ont assimilé la non-acceptation du dogme du matérialisme à l'ignorance et à la stupidité. Le conformisme favorise un consumérisme effréné, et en particulier la demande de "plaisir et d'excitation" - à ne pas confondre avec "joie et amour de la vie".[7] Une spirale infernale a ainsi été créée. À chaque étape, l'homme a été d'autant plus déshumanisé, non seulement l'homme occidental, mais aussi l'homme oriental, ce dernier étant la proie à la fois des dogmes dans lesquels ses propres philosophies ont été déformées et de ceux importés des centres de la mondialisation occidentale auxquels il n'a pu résister.

Plus l'indifférence à la vie est grande, paradoxalement plus grande devient la terreur de la mort, car une confusion entre la vie et la mort affaiblit notre instinct de survie en rendant difficile la distinction entre danger et sécurité, accélérant ainsi l'avènement de la mort. À tout le moins, elle n'est pas propice à la survie. En effet, bien que nous ayons rapidement acquis la capacité de détruire toute vie humaine peu après la Seconde Guerre mondiale, il n'y a jamais eu, depuis tout ce temps, d'opposition suffisamment forte contre la guerre nucléaire, et celle-ci s'est affaibli à mesure que sa probabilité a augmenté.

  1. https://www.bbc.co.uk/news/magazine-13682082
  2. https://time.com/5936036/secret-2020-election-campaign/
  3. Hauser, P. M. “Social Science and Social Engineering”. Philosophy of Science , Jul., 1949, Vol. 16, No. 3 pp. 209-218
  4. Schmookler, S. L. and C. M. Kahler. “Social Engineering: Is the manipulation of humans a computer fraud?”. The Fidelity Law Journal. Vol. 22, Nov. 2016.
  5. Popper, K. R. The Poverty of Historicism. 1957. London: Routledge & Kegan Paul.
  6. Lietaer, B. A. and J. Dunne. 2013. Rethinking Money: How New Currencies Turn Scarcity Into Prosperity. San Francisco: Berrett-Koehler Publishers.
  7. Fromm, E. 1964. The Heart of Man: His Genius for Good and Evil. New York: Harper Collins. p. 57